mardi 4 juin 2013

Journal d'une Toulousaine.

Versailles


Je suis toujours un peu hésitante lorsqu'il s'agit d'aller voir un film à thèse, un de ces films que l'on dit "engagés", et que bien souvent je ne suis pas capable d'apprécier, faute de savoir distinctement faire la part des choses entre l'explicatif et le subjectif. J'éprouvais une crainte un peu semblable en allant voir "Versailles", premier film de Pierre Schoeller. Une histoire de marginaux vivant dans les bois qui entourent le parc de Versailles, ça me paraissait un peu tiré par les cheveux. En tout cas, je ne sentais pas le sujet, pas du tout même. Et puis, du monde des vrais marginaux, je ne connais rien. Juste les clichés habituels. Qui sans doute sont une manière facile de mettre dans le même sac des individus aux histoires singulières.

Pourtant, dès le début du film, mes craintes se sont envolées. Pas de misérabilisme ou de bons sentiments larmoyants; pas de caractères grossièrement dessinés pour faire passer le message de l'auteur, aucune de ces facilités qui plombent souvent les scénarios. Au contraire. Tout dans ce film est travaillé avec finesse et, me semble-t-il, beaucoup de justesse. Et principalement le caractère et le parcours des deux héros, totalement différents. Bien sûr, la vie à la rue déclenche chez eux les même réflexes de défense et d'endurcissement, les mêmes colères face à la paperasserie et à l'administration, la même rage face à l'incompréhension. Mais les convergences s'arrêtent là. Alors que Nina, la très jeune mère d'Enzo met toute son énergie à sortir de la galère, Damien rejette fondamentalement la société, ou plus exactement la méprise. Et l'attachement du petit garçon, si fort soit-il, ne parviendra pas à l'arracher à son mode de vie solitaire et marginal (même s'il ne s'agit en l'espèce que d'une solitude mineure, dans une micro société reconstruite à son image, juste à la lisière de la ville).

Parce que finalement Damien est un drôle de marginal: un homme qui semble avoir eu une enfance structurée, qui connaît les codes et les règles de la vie en société mais en refuse les exigences. Toute idée d'obligation lui pèse comme un asservissement dont il n'a de cesse de se libérer. Un psy irait sans doute chercher très loin dans l'enfance les causes de cette vie en zig-zag, de cette incapacité à supporter les contraintes (qu'il impose finalement aux autres, sans aucun état d'âme). A ce stade, je dois avouer que ce type d'attitude me rend viscéralement allergique. Je n'ai pas beaucoup de certitudes dans la vie, mais ma conception du respect de la liberté d'autrui, me conduit à penser que chacun a le droit de vivre comme il l'entend, même celui de ne pas travailler ("j'me casse; on n'est pas des bêtes" dit Damien après quelques jours de travail dans une entreprise de bâtiment) et de vomir sur la société. Chacun en a le droit. En contrepartie, il me paraîtrait cohérent de ne pas appeler systématiquement à l'aide le "système" (social ou familial) que l'on a si ardemment dénigré. Question de logique, mais pas si évidente que ça, finalement. En tous cas, pas pour Damien. Et c'est peut-être ce côté calculateur qui me le rend franchement antipathique.


Nina, c'est tout le contraire. Elle erre, seule avec son fils dans la ville, dort dans des cartons, s'autorise une toilette de chat entre deux voitures en stationnement. Pas de boulot, pas de logement, un jeune enfant qu'elle aime, mais dont elle perçoit confusément qu'il constitue un obstacle entre elle et son insertion dans le monde du travail. Parce qu'elle veut travailler Nina, se former, se couler dans le moule. Elle a des rêves tout simples, et une incapacité à ouvrir la bonne porte.
Lentement l'histoire se met en place. Une rencontre improbable, dans les bois qui entourent le château de Versailles, une opportunité formidable de modifier le cours d'une vie qui n'est plus qu'une survie. Nina abandonne son fils à Damien le temps de se construire ailleurs. Dès lors Nina et Damien vont vivre des jours différents. Tandis que l'une échappe à un destin trop vite scellé, l'autre découvre la force d'un sentiment bien proche de l'amour paternel. Pour Enzo, il fera quelques entorses à ses principes de vie, renouant même en apparence un ersatz de dialogue avec son père, auquel il confiera de facto la garde du petit garçon.

En regardant le film, je me demandais comment un enfant ballotté comme Enzo pourrait, dans sa vie d'adulte, accorder sa confiance. Marchant des heures toute la journée à coté de sa mère, dormant avec elle sur des cartons, ne parlant qu'avec elle, il n'a pas d'autre attache que Nina. A cet âge où la personnalité d'un enfant se structure, elle est son seul point fixe. Et voilà qu'elle l'abandonne. A un inconnu. La détresse du regard de l'enfant (merveilleux petit acteur) donne la mesure de la douleur de l'abandon. Alors Enzo s'accroche à Damien avec toute la force de son amour, cette fidélité silencieuse et absolue qui oppresse le spectateur qui imagine, hélas, la suite de l'histoire. Damien l'abandonne à son tour, repart dans sa vie marginale. L'enfant reste là, immobile dans le jardin des parents de Damien, sonné. Ma fibre maternelle a été bien malmenée au cours de cette séquence...
Le regard de Pierre Schoeller sur l'enfance a quelque chose de très émouvant. Et de souvent très juste. Il y a en particulier dans le film une scène absolument sublime et qui en même temps appelle le sourire des grands adultes que nous sommes. C'est celle dans laquelle le petit Enzo, que Damien secoué par une violente pneumopathie envoie chercher du secours, se met à courir vers le château, en grimpe l'escalier central aussi vite que ses petites jambes le lui permettent, traverse les salles en enfilade jusqu'à la chambre royale et appelle à l'aide celui qu'il prend pour le Valet du Roi (et dont un jour Damien, racontant une histoire, lui avait expliqué qu'il pouvait résoudre tous les problèmes). Merveilleux petit bonhomme!
Quelques critiques ont comparé Enzo au Kid de Chaplin. C'est vrai qu'il y a une certaine filiation, si je peux dire, entre les deux personnages, cette petite main qui veut serrer celle de l'adulte, cet attachement sans limite ni calcul, et surtout ce regard confiant de l'enfance. Il faut dire que le film de Schoeller est servi par le choix d'acteurs exceptionnels dans leur rôle: Guillaume Depardieu qui donne le sentiment de vivre le film plutôt que le jouer, visage émacié, chevelure poisseuse, démarche chaotique, et Max Baissette de Malglaive dont le regard traduit à la nuance près tous les sentiments qui l'habitent. Extraordinaire!
Je me rends compte que je suis bien bavarde, que je m'attarde peut-être trop longuement sur ma perception de ce film. Mais il est à mon avis une réelle réussite (porté par des acteurs inspirés), un de ces rares films à plusieurs entrées qui autorisent des lectures multiples et qui cheminent en nous longtemps après que les lumières se soient éteintes...
versailles2

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